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Expression du groupe majoritaire

Cultura mater

Autant que je me souvienne, dans mon enfance on ne parlait pas de culture, ou du moins on n’employait pas ce mot autrement que pour l’agriculture, la culture de la terre. C’est peu dire qu’on ne parlait pas de ça chez les paysans, parce que les mots sont une perte de temps et de force, ça fatigue les mots, et parce que la culture est, pour le cultivateur, la part de peine quotidienne qui lui fait subsistance, sel de vie.

Ainsi, ma première expérience de la culture fut celle du travail rude et sobre de la campagne, du maniement de l’outil qui soumet et mate la matière, de l’économie des gestes et des paroles retenues : la culture c’est le labeur, jamais le loisir.

Ma deuxième expérience culturelle fut la rencontre avec mon âge. Avant, je ne savais pas que j’étais « un jeune », je ne savais pas que j’habitais la maison de la jeunesse, que j’étais comme tous ceux qui se retrouvaient dans ce théâtre des libertés et des apprentissages : la Maison des Jeunes et de la Culture. J’apprendrai bien plus tard que nous la devions au grand ministre des affaires culturelles André Malraux.

Cette maison, l’État nous l’a livrée en pièces détachées et, pendant les vacances et les weekends, en fait dès que j’avais un moment, entre copains et copines, nous l’avons entièrement montée, bâtie de nos mains. Cette maison municipale, où nous pouvions nous essayer à des activités artisanales et artistiques, où nous pouvions prendre la mesure de nos dispositions, est devenue très vite ma deuxième maison. Cette rencontre avec la culture a donc été celle, encore, d’un travail manuel, mais pas seulement, celui aussi d’apprenti et d’artiste amateur.

Mon troisième rendez-vous s’est trouvé, lors du cours inaugural en classe de philosophie, avec le couple de concepts nature-culture : j’en avais retiré succinctement que la culture, au sens de civilisation, témoigne de l’effort des sociétés humaines pour s’arracher de l’emprise de la nature.

Cette fois, je touchais à l’impensable, je ne comprenais plus rien, moi qui avais toujours vécu la nature comme le premier et élémentaire milieu indispensable sans lequel rien ne peut fructifier, sans lequel rien ne devient culture ; alors, j’ai voulu en savoir plus et suis nécessairement entré en philosophie comme on entre, non en religion, mais en doute…

De la culture de la terre à la culture de l’esprit, j’ai connu le même effort assidu et méthodique, ce travail physique et intérieur qui, lentement, jour après jour, nous élève au-dessus de notre être brut, réconciliant nos qualités et nos manques. De l’une à l’autre j’ai fini par saisir que nous étions à nous mêmes notre propre fond, et qu’ensemencer, « cultiver son jardin », était la seule manière de survivre, de vivre au dessus de la boue.

En somme, rien n’est plus proche du travail de la terre que l’acte de créer : nous creusons toujours le même sillon.

Marc Pinta-Tourret